RE2028 : les variantes décarbonantes en lots techniques

Le secteur de la construction a entamé une mutation sans précédent. Portée par une réglementation toujours plus exigeante, toute la chaîne de valeur se met en mouvement: des industriels qui accélèrent la production de matériaux bas carbone aux constructeurs qui adoptent de nouveaux modes constructifs. Résultat, l’impact carbone moyen des projets recule.

Selon une étude menée par le Hub des Prescripteurs Bas Carbone, cette baisse atteint déjà 20 % en seulement deux ans. Ce succès repose avant tout sur une révolution structurelle : sur un échantillon de logements collectifs suivi par le Hub, l’adoption massive du bois et des bétons bas carbone a permis par exemple de réduire l’empreinte du Gros Œuvre de près de 44 %.

Pourtant, cette trajectoire vertueuse rencontre un obstacle de taille. Si la structure et les CEA se décarbonent, les lots techniques stagnent. Toujours selon cet échantillon de logements collectifs, leur impact ne baisse que de 8 %, devenant ainsi le nouveau point de vigilance des bilans carbone. Ce déphasage s’explique en partie par la complexité d’assemblage de ces systèmes (liée à leur multi-matérialité) et un accès encore trop limité aux données environnementales spécifiques.

Ainsi, une fois les fondamentaux du bâtiment optimisés, un constat s’impose : les lots techniques ne sont plus un simple point de détail à traiter en fin de projet, mais un enjeu central. Rappelons qu’ils représentent 30 à 40 % de l’impact carbone global; il ne s’agit donc pas d’un dernier kilomètre accessoire, mais d’un chantier à part entière. Cette transition a longtemps été freinée par des blocages techniques, économiques et organisationnels. Voyons aujourd’hui comment ils se sont levés, et comment avancer concrètement.

La réponse réside désormais dans l’activation de trois leviers stratégiques : l’intelligence des systèmes, la maîtrise des achats et l’accélération du réemploi.

1. Concevoir et optimiser les systèmes : le carbone que l’on ne dessine pas

Le premier levier de décarbonation n’est pas technologique, il est quantitatif. Puisque les composants représentent entre 50 % et 75 % de l’impact carbone des bâtiments, l’urgence est à la sobriété : utiliser moins de matière pour remplir la même fonction. Pour y parvenir, deux approches complémentaires doivent s’articuler selon la maturité du projet

A. La sobriété dès la genèse : optimiser les réseaux

L’optimisation commence dès le dessin du bâtiment. Si la forme architecturale n’impacte pas le dimensionnement en puissance des équipements (qui restent indispensables pour garantir le confort réglementaire des occupants), une compacité réfléchie permet en revanche de centraliser les besoins.

L’enjeu ici est une sobriété de matière : en évitant les formes complexes, on réduit drastiquement les longueurs de réseaux horizontaux et verticaux. C’est en limitant ces mètres linéaires superflus que l’on évite l’extraction et la transformation de tonnes de cuivre, d’aluminium et d’acier, sans jamais transiger sur les performances techniques du bâtiment.

Cette intelligence de conception permet des arbitrages système radicaux. Sur un projet d’ensemble de bureaux de 22 000 m² en région parisienne, l’ingénierie a ainsi optimisé le lot chauffage et climatisation. En passant d’une distribution classique « 4 tubes » vers un système « Change-over » à seulement « 2 tubes », les longueurs de réseaux horizontaux ont été divisées par deux. Résultat : une économie massive de matière et 115 tonnes de CO2 évitées, soit environ 10 % d’émissions en moins sur le lot.

Certaines technologies exigent cette approche très en amont car elles imposent une refonte majeure de la conception. C’est le cas du passage de solutions de chauffage au gaz vers des pompes à chaleur (efficacité énergétique), ou de l’adoption de fluides frigorigènes à très faible impact (comme le R490), qui modifient profondément la nature des réseaux.

B. Les variantes systèmes en phase exécution

Lorsque la géométrie du bâtiment est figée, la phase d’exécution (l’exé) offre une seconde fenêtre d’opportunité. L’objectif n’est plus de réduire les distances, mais de repenser l’architecture même des réseaux pour traquer la matière inutile. 

Pour porter ces innovations sur le terrain, les entreprises de VINCI Energies France ont développé différentes expertises portées par des entités déjà reconnues sur leurs domaines.

  • L’entreprise C2C et l’architecture POL (Passive Optical LAN) : Cette entité propose de revoir entièrement le réseau informatique classique d’un projet en remplaçant le câblage en cuivre par de la fibre optique. Au-delà des économies massives de métaux (cuivre, aluminium), la solution développée par C2C supprime le besoin d’installer des locaux techniques (VDI) à chaque étage. Moins de locaux dédiés signifie moins de serveurs éparpillés, éliminant ainsi le besoin de les refroidir par de la climatisation spécifique.
  • L’entreprise Back to DC et le courant continu : Cette structure vise à promouvoir et généraliser l’usage du courant continu au sein des bâtiments tertiaires standards. Au lieu de coupler classiquement les panneaux photovoltaïques à des onduleurs pour transformer l’énergie en courant alternatif (générateur de pertes), la solution de Back to DC permet de rester sur un réseau en courant continu de bout en bout, de la production à la consommation. On simplifie ainsi drastiquement l’infrastructure lourde.

Ces entreprises et leurs technologies ne sont pas des cas isolés, mais elles illustrent parfaitement le nouveau rôle de l’ingénierie : s’allier à des experts métiers pour intégrer des variantes systèmes capables d’alléger l’inventaire carbone du projet sans en altérer les performances.

2. Décarboner par les achats : substituer et affiner

Si l’architecture réduit les quantités physiques, la stratégie d’achat constitue le levier indispensable en phase d’exécution pour transformer le bilan carbone en un outil de performance. Décarboner par les achats repose sur deux mécaniques : le choix de matières moins émettrices et la chasse aux données pénalisantes.

Cette démarche permet d’abord de s’affranchir des Données Environnementales par Défaut (DED). Ces données génériques, appliquées par le régulateur en l’absence de référence précise, sont délibérément pessimistes. Passer d’une DED à une fiche spécifique (PEP) grâce à un fournisseur ayant investi dans la transparence de ses produits permet souvent de réduire l’impact d’un lot technique de 10 à 20 %. Le grand avantage ici réside dans le prix : c’est une décarbonation à coût de construction constant, puisqu’elle optimise le bilan carbone sur le papier sans modifier la nature technique ni le coût des équipements sur le chantier.

Le choix des équipements de production d’énergie illustre parfaitement ce poids stratégique. Sur un projet de rénovation d’un grand site industriel européen, l’installation de plus de 5 000 m² d’ombrières photovoltaïques représentait à elle seule plus de 80 % de l’impact carbone de l’opération. Là où la donnée générique (DED) plombait le projet, l’utilisation des fiches PEP spécifiques d’un fabricant de premier rang a permis de diviser l’empreinte carbone de ce lot par deux, évitant l’affichage de près de 3 000 tonnes de CO2 fictives au bilan.

En consultant les produits disposant d’une fiche PEP dans Nooco, on peut rapidement visualiser cet écart flagrant entre les valeurs forfaitaires et la réalité constructeur :

Impact environnemental - Panneau photovoltaïque sur Nooco - RE2028

Cette rigueur a été appliquée avec succès sur un bâtiment public de 7 000 m². Un travail minutieux sur les variantes fournisseurs (lots courants forts et faibles) et le sourcing de fiches PEP spécifiques pour les chemins de câbles, goulottes et câbles téléphoniques a permis d’éviter l’émission de plus de 350 tonnes de CO2 eq.

De même, pour la réhabilitation d’un grand complexe de bureaux de plus de 15 000 m², le choix de variantes fournisseurs appuyées par des fiches PEP précises sur les lots électriques a sécurisé un gain de plus de 35 kg de CO2 eq / m².

Enfin, l’acheteur dispose de leviers techniques directs lors de la sélection des produits :

  • La substitution de matière : par exemple, arbitrer le choix des conducteurs en passant du câble en cuivre au câble en aluminium, offrant un ratio coût/carbone très performant.
  • La diminution de matière : par exemple, préférer des chemins de câbles de type « fil » plutôt que « dalle » (plus lourds en acier), dès que les contraintes esthétiques du projet le permettent.

Grâce à des outils comme Nooco, qui centralise plus de 30 000 données, l’exercice comptable de l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) se transforme en un pilotage opérationnel en temps réel.

3. Levier Réemploi : réutiliser l’existant pour viser le zéro carbone

Enfin, le réemploi ne doit plus être cantonné aux éléments de finition ou à la décoration : il s’impose comme le levier ultime pour décarboner les infrastructures techniques lourdes. Dans la perspective de 2028, cette approche change de statut : puisque dans le calcul de la RE2020, un produit réemployé est comptabilisé avec un impact carbone nul, il devient l’outil indispensable pour « soulager » un bilan là où le neuf conserve une empreinte résiduelle.

La force de ce levier réside dans sa capacité à réinventer nos pratiques, notamment à travers le retrofit d’équipements lourds (comme le reconditionnement de Centrales de Traitement d’Air – CTA) ou la réutilisation de composants robustes.

Sur un projet de centre de recherche, l’analyse fine du lot CVC a montré que les conduits aérauliques représentaient 31 % de l’impact du lot. En intégrant 25 % de réemploi sur les gaines circulaires (1,1 km), le projet a évité 35 tonnes de CO2 eq. Cette stratégie a été confirmée sur un autre projet de bureaux de plus de 22 000 m² à Levallois-Perret, où le réemploi de 300 mètres de gaines circulaires (10 % du besoin) a significativement allégé l’empreinte du lot.

Le réemploi s’invite même dans le câblage, là où les normes de sécurité sont les plus strictes. Pour la construction d’un bâtiment public, un installateur a opéré une variante de rupture en remplaçant près de 80 % des câbles de distribution courants par des câbles issus du réemploi, prouvant que les composants standardisés se prêtent parfaitement à une seconde vie.

L’essor de cette pratique est facilité par l’arrivée de plateformes numériques qui listent les stocks disponibles en temps réel. S’approvisionner n’est plus un parcours du combattant : ces outils sécurisent la logistique et la disponibilité des matériaux. Même sans quota réglementaire imposé, utiliser de la seconde main sur les lots techniques est devenu le moyen le plus direct de sécuriser sa trajectoire carbone pour 2028.

Conclusion

Franchir les seuils de la RE2028 est tout sauf une utopie : un tiers des bâtiments actuels y parviennent déjà d’après les études du Hub Bas Carbone. En combinant une architecture sobre, des choix de variantes pertinents en phase exécution, des données fabricants spécifiques et un recours stratégique au réemploi, il devient possible de sécuriser sa trajectoire carbone à moindre coût, l’intelligence de la donnée remplaçant avantageusement les solutions technologiques onéreuses.

À l’avenir, l’arbitrage majeur consistera à comparer, dès la genèse du projet, un neuf ultra-optimisé face à une rénovation lourde. Dans ce second scénario, la structure étant déjà « amortie », tout le budget carbone peut être investi dans des équipements de haute performance. Plus que jamais, la donnée devient la boussole indispensable de la valeur immobilière.

Sources :

  • Hub des Prescripteurs Bas Carbone (IFPEB)
  • Entretien avec Guillaume Meunier (Construction21)
  1. https://www.ifpeb.fr/wp-content/uploads/2025/09/092025_HUB-BAS-CARBONE_Webinaire_Public_RE2028_VF_PUBLIC.pdf (Hub des prescripteurs Bas Carbone)
  2. https://www.construction21.org/france/articles/h/atteindre-les-seuils-2028-de-la-re2020-sans-trop-depenser-c-est-possible.html (Interview Guillaume Meunier)